Sur la Croisette : l’autre nouvelle affaire du Carlton

Posted on décembre 16, 2011

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Un réseau de proxénétisme international impliquant un fils Kadhafi.


Mai 2007, le Festival de Cannes bat son plein, les stars de cinéma défilent sur le tapis rouge, les flashs des photographes crépitent. Au Carlton, l’un des palaces de la ville, personne ne remarque deux jeunes Scandinaves éjectées de l’hôtel manu militari par les vigiles.

Berglind O. dite « Icey« , une call-girl finlandaise, et Antoinette C, une amie danoise, ont eu l’outrecuidance de se refuser à un hôte prestigieux de l’établissement, le président du Conseil de Sécurité nationale à Tripoli, Mouatassem Kadhafi, l’un des fils du Guide de la Révolution libyenne. « Il nous a menacées et humiliées, avant de nous jeter dehors », racontera l’une des deux prostituées. Peut être… Mais il sera impossible de vérifier ses révélations.

Depuis le début du festival, les policiers de l’Office central pour la répression de la traite des êtres humains (Ocreth) scrutent tous les faits et gestes d’un ressortissant libanais de 43 ans, Elie Nahas connu pour ses activités louches. Celui qui se présente comme le patron de Style models actors events, une petite agence de mannequins, est à l’origine du rendez-vous tarifé entre les call-girls scandinaves et le fils Kadhafi. C’est même son proxénète attitré.

Ecoutes, filatures, les enquêteurs mettent les grands moyens pour le confondre. Quelques jours plus tôt, ils avaient observé huit jeunes Vénézuéliennes dont une mineure, accompagnées par Félix Farias Leon, le patron d’une vraie-fausse agence de mannequins de Caracas, se faire refouler à leur arrivée à Roissy, faute de papiers en règle. La traite qui évolue dans les hautes sphères, est pour le moins un commerce lucratif.

Un réseau de fournisseurs

Le groupe devait rejoindre le Carlton de CannesNahas avait réservé des chambres. « Certaines filles venant en France ne savaient pas à l’avance que c’était pour se prostituer« , reconnaîtra plus tard Diana W.-P., une escort vénézuélienne. On leur avait parlé de séances photos. Pas de parties de jambes en l’air… Cela commence toujours comme cela, les mêmes mensonges, sous toutes les latitudes

Refoulées, les reines de beauté retraversent l’Atlantique. Sur la Riviera, le proxénète libanais a bien d’autres filles sous la main grâce à un réseau de fournisseurs opérant à partir de vraies-fausses agences de mannequins un peu partout dans le monde. A Los Angeles, Michael Ofsowitz, un Italo-Américain, fournit les prostituées américaines ; à Vienne, Cornelia Suss, une mère maquerelle déjà impliquée dans une affaire de proxénétisme étouffée quelques années plus tôt à Monaco, recrute de jeunes Autrichiennes; à Prague, Irena Chelbovisova, à la tête d’une agence de mannequins, fournit les belles de l’Est.

Tous sont mobilisés pour approvisionner les riches clients de Nahas en chair fraîche, le temps du festival. « Le mode opératoire du réseau était toujours le même, résume Me Patrick Rizzo, l’avocat de la Fondation Scelles, dédiée à la lutte contre la prostitution. « Sous prétexte défaire des photos ou de participer à des concours de beauté, les filles étaient amenées à se prostituer. »
Pendant que les frères Coen ou Emir Kusturica gravissent les marches du palais, les policiers scrutent le ballet incessant des jeunes filles, du Carlton où Nahas les a installées, aux yachts croisant au large de la Croisette où elles se prostituent. Mouatassem Kadhafi, lui, « consomme » au Carlton. Mais pas avec n’importe qui. « Chaque fille devait se soumettre à une prise de sang préalable« , raconte un enquêteur. Alexia N., atteinte d’une hépatite, ne sera pas retenue. Une perte sèche pour le proxénète.

1,5 million de dollars pour vingt « top-models »

Selon le chargé des réservations du Carlton, « Nahas touchait 1.500 euros par fille« . Une paille !  Le tarif est souvent plus élevé. Quelques semaines avant le Festival de Cannes, la saison bat son plein. Nahas avait conduit deux prostituées à Tripoli pour le plaisir de Mouatassem. Sur ses comptes, les enquêteurs ont identifié un virement de 19.000 dollars pour prix de ses services.

En 2004, lors des bacchanales organisées à l’occasion de l’anniversaire du Libyen, Nahas avait même touché le jackpot : 1,5 million de dollars, versés à partir d’un compte bancaire du fils Kadhafi à Malte, pour fournir vingt « top modela« . Il faut avoir la santé ! Visiblement satisfait de ses services, Mouatassem Kadhafi revient sur la Côte d’Azur l’été suivant. En feuilletant « Playboy« , il a flashé sur Summer H. dite « Tifany Taylor« , une playmate de 30 ans. Nahas réussit à la « booker« . Mouatassem réglera rubis sur l’ongle, 33.000 dollars. C’est ce que l’on appelle travailler dans le social.

Le proxénète libanais fournit d’autres gros clients arabes. Comme le prince saoudien Abdulrahman al-Saoud, qui navigue en yacht entre les spots jet-set de Porto Cervo en Sardaigne et Ibiza aux Baléares. Mais son camp de base est le Carlton. Cet été-là, la grosse affaire est de fournir en filles un prince koweïtien de la famille régnante Al-Sabbah. Il passe ses vacances sur le « Savonara« , un immense yacht croisant entre Cannes et Saint-Tropez. A bord, un véritable harem. « Entre 15 à 20 filles« , précisera Angélique H., une escort française habituée des « plans » lucratifs entre Dubaï et la Côte d’Azur.

Mi-août, les policiers de l’Ocreth en ont assez pour faire tomber le réseau. Nahas et ses complices sont arrêtés. Il restera à peine un an derrière les barreaux. Remis en liberté, il prend la fuite. Ni la direction du Carlton de Cannes, ni aucun des riches clients du réseau ne sera inquiété, ni même interrogé. Surtout pas le fils Kadhafi.

Il est bon de rappeler: Trois semaines avant le coup de filet policier, le couple Sarkozy, tout juste entré à l’Elysée, avait réussi à faire libérer les infirmières bulgares emprisonnées à tort en Libye. L’heure est alors au rapprochement avec le régime de Tripoli. La présence de mineures n’infléchira même pas la raison d’Etat.

Au terme d’une instruction discrète à Marseille, le procès devrait se tenir courant 2012.

Les quelques lampistes encore en France seront jugés. Mais pas Mouatassem Kadhafi. Il a été tué le 20 octobre du côté de Misrata par les rebelles libyens, en même temps que son père.

Que de choses inavouées se déroulent dans l’ombre… ou la raison d’état fait loi à l’instar de la justice… qui se doit de rester complaisante et muette. Ceci est seulement l’arbre qui cache la forêt du « non dit ». L’argent et le sexe mèneront toujours le monde apparemment.