Face à la menace nucléaire, les Français fuient le Japon

Posted on mars 17, 2011

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Par avion, par train ou par bus, Roman Belin, Christian Hoarau et les autres fuient les zones à risque du pays. Ils racontent.

Bertrand est en train de quitter Hokkaido avec sa femme japonaise et son fils. Il part à contrecœur en laissant tout ce qu’il a bâti derrière lui. Joint par mail entre deux trains, il nous parle de son dilemme.

-Où êtes-vous actuellement et comment allez-vous ?
“Nous allons bien physiquement, mais sommes assez fatigués du stress de la situation. Je suis actuellement dans le train et je ne devrais pas utiliser mon téléphone, mais je vous réponds rapidement. Nous nous trouvons à peu près à 600 kilomètres des centrales en danger mais il y a beaucoup de centrales au Japon et il y en a une à Hokkaido où nous habitons.”
-La situation est elle alarmante là où vous vous trouvez ?
Non, ici tout est normal, il ne se passe rien de spécial, mise à part l’arrivée de personnes de Fukushima. Il n’y a aucune mesure de protection. La seule chose que nous attendons, c’est un prochain tremblement de terre ou la montée éventuelle du niveau de radioactivité.”
-Quelles informations avez-vous au sujet de la radioactivité ?
“Au sujet des informations sur les risques nucléaires, toutes les chaînes locales ont aujourd’hui leur spécialiste. Et tous disent la même chose : tout ne va pas bien mais il n’y a pas de gros risque immédiat. Ils ont une étrange façon d’expliquer le côté positif de la situation. Et lorsqu’ils font une revue de presse des médias internationaux, ils ne parlent pas du Japon. On ne nous montre aucune image de la BBC, de France 2 ou d’autres chaînes internationales, rien de la réaction en chaînes des antinucléaires, rien sur la montée du niveau d’alerte, rien sur l’arrêt des compagnies d’aviation étrangère… Juste de la pommade et des grands sourires pour rassurer.”
-Comment réagissent les étrangers ?
“Il y a ceux qui comme moi ont construit leur vie ici et ne souhaitent pas partir ou hésitent un peu à partir. Et il y a ceux qui sont là depuis peu ou qui n’ont pas d’attache particulière, et qui ont utilisé aujourd’hui China Air ou Koréan Air pour fuir… Mais globalement, la communauté française considère que les médias internationaux exagèrent la situation et que partir du Japon n’a pas de sens. J’ai appelé l’ambassade de France aujourd’hui et j’ai appris que deux avions militaires allaient venir à Tokyo et Osaka pour rapatrier les volontaires au retour gratuitement.
Mais rien n’est prévu pour Hokkaido, car ils manquent d’informations sur le nombre de Français ici.”
-Allez-vous quitter le pays ?
“Le problème c’est que mon mariage n’a pas encore été reconnu en France, tout comme mon fils. Nous avons des problèmes administratifs pour la mise à jour de mon livret de famille depuis presque un an et demi. S’il y avait un avion, je ne pourrais même pas le prendre. Mais en même temps, partir sur un coup tête est difficile. Ici, j’ai un loyer, un boulot, des factures. Il me faut tout arrêter, nettoyer la maison et emballer tout… car mon départ risque d’être définitif. Si je décide de partir, c’est parce qu’à long terme, les retombés radioactives vont sûrement se répandre et menacer le sol, l’air, l’eau. Je vais sûrement rentrer à la Réunion, car j’y ai mes parents et je souhaite que mon fils grandisse au soleil, loin des centrales. En partant, je perds vraiment tout. Mais je pense qu’il vaut mieux prévenir que guérir, et je veux que mon fils et ma femme restent en bonne santé”

Jacques Payet :“L’inquiétude est sur tous les visages”
Jacques Payet est professeur d’Aïkido à Kyoto. Marié à une Japonaise, il n’envisage pas de quitter le pays tant que le niveau de radiation reste faible. Mais il concède que les gens sont très inquiets.

Vous êtes actuellement à Kyoto, quelle est la situation sur place ?
“Kyoto, Osaka et toute la région du Kansai ont été heureusement préservés. La vie est normale si ce n’est que nous avons ressenti légèrement la dernière forte secousse de degré 6 située près de Tokyo hier soir (ndlr, mardi soir). Nous ne manquons de rien et il n’y a pas de coupure de courant ou d’eau, mais bien sûr l’inquiétude est sur tous les visages bien que chacun essaye de ne rien montrer. À Tokyo, la situation est plus chaotique, avec des coupures d’électricité et d’eau ciblée et on ne trouve plus certains produits de base dans les supermarchés. Nous avons fait parvenir à notre famille du riz, du papier toilette… par la poste hier.”
-Considérez-vous que vous soyez bien informé par le gouvernement sur le risque nucléaire ? Êtes-vous inquiet ?
“Nous sommes bien informés, il y a des informations en continu à la télé avec des commentaires et conseils d’experts, sur les méthodes de prévention et les risques de radiation. Un relevé horaire du degré de radiation est diffusé heure par heure. Bien sûr il y a un sentiment ambiant d’inquiétude, mais aucune panique, les Japonais sont stoïques et pensent qu’il serait contre-productif et nuisible à la communauté de s’affoler et de montrer ses sentiments.”
Avez-vous pris des mesures de sécurité personnelles ?
“J’ai près de moi un sac de provision, de l’eau, une lampe électrique, du scotch pour s’isoler et boucher les entrées d’aération en cas d’alerte. Le gouvernement japonais et le consulat français prévoient aussi la distribution de pastille d’iode si nécessaire”.
-Envisagez-vous de quitter le pays à court ou moyen terme ?
“Non ! Le niveau de radiation pour l’instant est négligeable en dehors de la zone autour de la centrale en difficulté, ce n’est que si le niveau devient très dangereux pour la santé que je partirais. Les étrangers ont tendance à s’affoler facilement et ne veulent pas prendre le moindre risque. Beaucoup sont déjà rentrés en France ou partis dans les pays voisins (Corée) ou plus au sud du Japon. Certains Japonais de Tokyo qui ont de la famille au sud envoient leurs enfants chez des parents, donc les trains sont combles mais il n’y aucun mouvement de panique et tout est bien organisé. Je suppose qu’avec des enfants en bas âge c’est ce qu’il conviendrait de faire mais pour moi cela n’est pas indiqué et je ne peux pas quitter mon travail. Pour finir je dirais que le calme et le sang-froid de ce pays est exemplaire et force le respect”

Nicolas Rafenomanjato : “La pression est difficilement tenable”
Installé à Tokyo depuis 2007, Nicolas Rafenomanjato s’apprête à quitter le Japon aujourd’hui. Ce trentenaire franco-malgache qui a passé ses années lycées à La Réunion a longtemps hésité avant de laisser derrière lui sa patrie d’adoption. Lundi, il expliquait d’ailleurs sur Télé Kréol vouloir rester. En 24 heures, les choses “ne sont pas allées dans le bon sens”. Il poursuit : “La pression est difficilement tenable aujourd’hui. Mes amis français se sont éloignés de Tokyo quelques jours, mes parents appellent en pleurs et tous mes proches me poussent à partir. Quant à l’ambassade de France, elle joue le principe de précaution et affrète des avions pour rapatrier les femmes et les enfants en premier…” Le rôle des “news” internationales, qui font “davantage dans le sensationnel que dans le réel”, n’incite pas non plus à calmer le jeu. “C’est difficile à gérer”, souffle Nicolas.
On ne maîtrise rien
Ce “chasseur de tête” de profession justifie : “Le boulot ne tourne pas trop en ce moment et je ne suis pas utile ici. Je ne suis pas rentré en France depuis deux ans et demi et j’ai trente jours de vacances à solder”. Il admet pourtant : “C’est une décision très dure. C’est difficile de quitter un pays qui m’a accueilli à bras ouverts. Je me sens un peu coupable et je laisse ma moitié qui a toute sa famille ici”. Il s’est accordé une semaine avant de rentrer au pays du soleil levant sauf si “la situation empire à nouveau”.
Selon Nicolas, “des 5 000 Français recensés à Tokyo, il n’en reste plus que 2 000 dans la ville”. Il évoque pourtant une population tokyoïte “très calme, abasourdie, mais qui garde son sang-froid”. Il poursuit : “Elle essaye de gérer la situation sans trop crier à l’aide et faire paniquer. Dans d’autres pays, il y aurait déjà eu des scènes de violences et de pillages. La vie reprend d’ailleurs entre deux secousses”. Nicolas est visiblement choqué par les événements et la menace nucléaire qui plane depuis la centrale de Fukushima. Il raconte : “Même si on est censé être préparé au séisme, on se rend compte qu’on ne maîtrise rien. Tout va très vite et on se rue vers la sortie pour atterrir complètement hébété dans des rues où les buildings bougent énormément. Et pourtant, malgré les plus de 300 secousses ressenties depuis vendredi, les événements de Tokyo sont sans commune mesure avec ce qui s’est déroulé dans le nord du Japon”. Marqué, fatigué et sous pression, Nicolas, la mort dans l’âme, a donc fait le choix de s’éloigner quelque temps : “La France a affrété deux avions pour rapatrier les ressortissants demain. J’ai quand même pris un billet sur un autre vol, je suis sur la liste mais pas prioritaire, étant un trentenaire sans enfant”. Aujourd’hui, il doit rejoindre Narita, l’un des aéroports de Tokyo, où il devra affronter “un beau chaos, tous les étrangers s’y retrouvent pour partir” avant d’espérer s’envoler pour l’Hexagone

Roman Belin : Tokyo, Osaka, et après… ?
Dans notre édition de samedi, ce Saint-Paulois de 19 ans nous racontait comment il avait vécu le séisme, en plein cœur de Tokyo. Il était descendu de son appartement du premier étage pour rejoindre des centaines de gens dans la rue, effrayés. Mais dans la nuit de lundi à mardi, c’est la menace nucléaire qui l’a poussé à prendre un bus pour rouler en direction d’Osaka, à 400 km à l’ouest. “Ici, le calme des gens est impressionnant alors que dans la capitale, l’affolement et surtout l’inquiétude sont très perceptibles. Les messages du gouvernement ne se veulent pas alarmistes car ils ne veulent pas provoquer de panique générale, dans une mégapole de 35 millions d’habitants. Mais même s’il y a des retombées de radiations annoncées comme faibles pour le moment, on ne sait pas quelles seront les conséquences à long terme”.
Roman Belin s’est donc inscrit à l’ambassade de France “pour profiter d’un dispositif qui permet de repartir vers Paris pour 700 euros” mais, hier, il n’avait pas encore de place. “En tout cas, j’envisage de quitter rapidement Osaka, soit pour aller vers le Sud du Japon ou pour me rendre dans une autre ville d’Asie”. Et s’il veut faire vite, c’est parce que “si les nouvelles se mettent à empirer, elles provoqueront un mouvement de fuite massif et donc de cohue”.
L’étudiant en japonais, qui voulait entrer dans une école technique spécialisée dans les jeux vidéos, quittera pourtant le Japon à contrecœur : “Je me voyais bien rester là plusieurs années, et peut-être même une bonne partie de ma vie. Et puis je ressentirai forcément un certain sentiment de culpabilité en partant”
L’Ambassade commence à distribuer des pastilles d’iode

Christian Hoarau vivait au Japon depuis cinq ans. Il a quitté précipitamment Tokyo lundi avec sa femme et son fils.

Joint hier par internet, il raconte : “Nous avons quitté la Corée du Sud ce matin, et venons d’atterrir à Helsinki. Nous y faisons une longue escale avant de rejoindre Paris dans la nuit. Voilà plus de 48 heures que nous avons quitté Tokyo. Les nouvelles que je reçois de mes collègues et amis restés sur place ne sont pas bonnes du tout. La catastrophe nucléaire semble s’aggraver de jour en jour ; l’approvisionnement en denrées alimentaires se tarit, et les répliques continuent de secouer la côte est. La France a commencé à affréter des avions pour évacuer ses ressortissants. Tout cela se fait de manière désordonnée et dans la confusion. Par ailleurs, l’ambassade de France à Tokyo a commencé aujourd’hui la distribution de pastilles d’iode”.

Des pastilles d’iode pour l’Outremer
Le ministère de l’outremer a annoncé cet après-midi sa décision d’envoyer, « compte tenu de l’évolution de la situation au Japon, de l’éloignement, et des délais d’acheminent, des comprimés d’iode à Saint-Pierre-et-Miquelon, en Nouvelle-Calédonie, en Polynésie française et à Wallis et Futuna. » « En effet, justifie le Ministère, la métropole dispose aujourd’hui de réserves de comprimés d’iode, ce qui n’est pas le cas des territoires Outre-mer. Afin de placer ces derniers au même niveau que la métropole, la décision a donc été prise de les approvisionner, sans qu’il y ait besoin d’organiser une distribution à la population à ce jour »Les services de Marie-Luce Penchard se veulent toutefois rassurants et indiquent qu’ « à ce stade, il n’y pas de risque de contamination pour ces territoires. Ce risque, qui dépend d’une part des rejets au Japon et d’autre part des déplacements atmosphériques, est suivi en temps réel par le réseau de surveillance de l’IRSN. »
Agence (GHM)